Voyage d'étude « Paysages de la transition » en Bretagne

 
 
Organisé par la Chaire Paysage et énergie, le voyage d'étude « paysages de la transition » a concerné une demi-promotion des étudiants de 4e année de l'ENSP Versailles-Marseille, soit 35 étudiants. Pendant 4 jours passés en Bretagne du 05 au 08 octobre 2015, 12 rendez-vous ont été organisés. La transition a été appréhendée sous ses multiples facettes : énergétique, bien sûr, mais aussi écologique, économique et sociétale. Une plongée instructive dans la réalité émergente des paysages de la transition.

À travers des témoignages d'acteurs et de visites de sites engagés dans la transition, ce voyage intense et passionnant a confirmé à quel point l'approche de l'aménagement par la démarche de projet de paysage devrait se développer pour penser et mettre en œuvre la transition dans les territoires. De riches enseignements sont à tirer des expériences relatées par les multiples personnes rencontrées.

Quelques moments forts du voyage « paysages de la transition » en Bretagne.

 
 
 
 

La transition énergétique en milieu urbain : comment concilier densité de ville et densité de nature ? Le cas de la Courrouze

Visite de la ZAC de la Courrouze
Éclairages de Medhi Teffahi sur la Courrouze

 

Qu'est-ce que la ZAC de la Courrouze ?

La ZAC de la Courrouze s'étend sur 1O5 ha au sud-ouest de Rennes. Elle s'étend sur un ancien arsenal de la Première guerre, sur les deux communes de Rennes et de Saint-Jacques-de-la-Lande. 89 ha sont aménagés, et il y a 40 ha d'espaces verts. Une enclave militaire se maintient au cœur de la ZAC. Le maître d'ouvrage est Rennes Métropole, une maîtrise d'ouvrage déléguée est confiée à SEM Territoires (société d'économie mixte), et la maîtrise d'œuvre est assurée par Secchi-Vigano-Dard.

Pourquoi une ZAC ?

La procédure permet la maîtrise foncière. Mais on n'est pas obligé de maîtriser le foncier dès le départ (contrairement à un lotissement). La ZAC est confiée à une SEM qui achète le foncier, à l'amiable ou par expropriation. Puis elle viabilise et aménage les espaces publics, et revend les terrains aménagés aux promoteurs. Les voiries sont sous obédience de Rennes Métropole.

Quel est le bilan de la ZAC ?

Le bilan d'aménagement est de 160 millions d'euros. Les dépenses concernent surtout la remise en état des sols (dépollution = confinement des métaux lourds), les recettes provenant des ventes de terrain. Les collectivités participent à hauteur de 10 millions d'euros.

Quel est le programme ?

Le programme est de 4 700 logements, 120 000 m2 de bureaux  plus des commerces et des services. 50 % des logements sont des logements aidés (25 % de logements sociaux, 25 % d'accession aidée). Les prix varient ainsi de 2000 €/m2 à 3 500 €/m2, garantissant une mixité sociale.

Quels sont les concepts ?

La ZAC veut être mixte en termes fonctionnels (habitat et activités) ainsi que socialement ; mais elle l'est aussi en termes de formes urbaines (immeubles, tours, maisons en bandes, ...), sans que l'habitat social soit déterminé par la forme urbaine. La volonté a été de densifier pour dégager des espaces de nature, autrement dit de concilier densité de ville et densité de nature. On trouve ainsi des tours de 10-12 étages, alliées à un fort pourcentage d'espaces publics, qui servent notamment à l'assainissement des eaux pluviales en surface. Les cahiers des charges destinés aux promoteurs sont très poussés, avec beaucoup de règles : couleurs imposées, balcons interdits, ...

Et en termes énergétiques ?

La ZAC n'offre pas de BEP (bâtiments à énergie positive) pour éviter d'offrir des logements trop chers. En revanche elle est bien desservie avec deux stations de métro, un bus en site propre, auxquels s'ajoutent des stations de vélostar (vélo en libre-service).

 
 
 
 

Rencontre de l'AUDIAR

Rencontre avec Henri Noël Ruiz, directeur de l'AUDIAR (Agence d'urbanisme de Rennes Métropole)

VdE_Rennes_2015_Audiar groupe


Comment est abordée la transition énergétique


Il n'y a pas d'énergéticien à l'AUDIAR. La transition énergétique est abordée au travers de la planification. Le SCOT est déterminant sur l'économie d'énergie.

Le SCOT du Pays de Rennes doit répondre à une très forte croissance démographique, liée à l'attractivité économique du territoire. Dans ce cadre, l'objectif est la limitation de la consommation du foncier et de l'étalement périurbain, avec la volonté de ne pas s'étendre plus loin que l'aire urbaine existante.

Le défi, en termes énergétiques, est de combiner une forte capacité d'accueil avec une maîtrise de la consommation du territoire, pour des mobilités et des habitats économes. Aujourd'hui, avec moins d'espace consommé, on accueille plus d'habitants ; cela traduit un accroissement de densité et de renouvellement urbain.

Comment le SCOT favorise-t-il la transition énergétique


Pour maîtriser le développement en faveur de la transition énergétique, il faut une armature urbaine hiérarchisée. Elle se traduit ici par la concentration des services et des équipements sur une trame, afin d'assurer l'efficacité des réseaux (notamment des transports). Pour Rennes Métropole, elle est conceptualisée sous le terme de ville archipel depuis les années 2000. Toutes les communes n'ont pas la même vocation au développement : les rôles sont variables entre cœur de métropole (l'agglomération dense), pôles structurants de bassin de vie, pôles de proximité, pôles d'appui au cœur de la métropole. Le cœur de métropole et les pôles structurants ont vocation à accueillir au maximum la population, les pôles de proximité ont vocation à maintenir la population, en assurant son renouvellement. Les pôles structurants du bassin de vie deviennent des pôles locaux pour limiter les déplacements, avec des logements, équipements et services ; cela rend possible l'offre en transports en commun. Les niveaux de densité varient également selon cette hiérarchie : 45 logements/ha pour le cœur métropole, 30 logements/ha pour les pôles d'appui et pôles de structuration du bassin de vie (avec au moins 25% de logements aidés), 20 logements/ha pour les pôles de proximité.

À cette organisation du bâti répond l'organisation du non bâti : espaces agricoles et naturels. Le SCOT veut conforter durablement l'agriculture, ce qui suppose de donner une lisibilité foncière aux exploitants, par la détermination des champs urbains, qui garantissent sur le long terme leur vocation agro-naturelle. La grande armature écologique est préservée par la détermination de MNIE : milieux naturels d'intérêt écologique. 400 sont identifiés sur l'aire du SCOT, concernant surtout des prairies sèches ou humides.

Pour la question énergétique et la lutte contre le changement climatique, la nature en ville est essentielle. Des différences de 6 à 7°C s'observent selon les secteurs de la ville (îlots de chaleur). Il faut donc créer une trame écologique urbaine.

Comment ces principes se traduisent-ils sur le plan d'urbanisme ?


Au total, ces déterminations amènent à une définition précise d'un potentiel maximum d'urbanisation par commune pour les logements et pour les activités. Le plan d'urbanisme du SCOT définit notamment le projet avec : le potentiel d'urbanisation au SCOT par des flèches de directions rouges, la volonté d'une alternance ville-campagne, les champs urbains, les limites paysagères de développement par des pointillés noirs, les espaces de respiration par des parenthèses marron, les paysages des routes et des entrées de villes, les espaces de dégagement entre route et forêt, les ouvertures de paysage à respecter le long des axes, ...

Quel est le secret d'un urbanisme maîtrisé ?


Rennes Métropole a été précurseur sur le foncier : la politique foncière s'inscrit dans la durée, avec des acquisitions foncières pour maîtriser l'avenir, depuis longtemps. 8 millions d'euros par an sont consacrés à l'acquisition foncière et ce depuis 20 ans. Cela permet des coûts d'opération trois fois moins élevés dans Rennes Métropole qu'au dehors ; c'est également essentiel pour faire du logement aidé.

Éclairages de Dimitri Boutleux, paysagiste à l'AUDIAR

Comment favoriser la transition énergétique ?


L'armature urbaine définie au SCOT donne des marges de liberté. Les espaces agricoles protégés permettent de redévelopper la logique d'agriculture nourricière limitant les transports. Toutefois, étant donnée la structuration de l'agriculture bretonne, on n'ira pas aux niveaux de Montréal, San Francisco ou Détroit pour l'agriculture urbaine. Les obstacles au développement d'une ceinture maraîchère sont : les moyens humains, plus importants, avec des coûts de main d'œuvre plus élevés ; l'agriculture en place, engagée dans l'intensif avec des niveaux d'emprunts élevés ; et l'industrie agro-alimentaire puissante.

Les transports en commun par bus sont très efficaces. Le télétravail est à renforcer pour limiter la dépendance au centre-ville.

Éclairage d'Armelle Ecolan, chargée de l'énergie à l'AUDIAR

Quelles sont les actions menées sur l'énergie à Rennes Métropole


Sur Rennes Métropole, le premier PCET (Plan climat énergie territorial) date de 2010. Il formulait trop d'objectifs et les actions n'étaient pas priorisées. La loi transition énergétique et croissance verte prévoit la réactualisation des PCET en PCAET : il faudra parler d'atténuation et d'adaptation au changement climatique.

Faut-il atténuer le changement climatique ou s'y adapter ?


négaWatt donne trois grands principes forts : sobriété, efficacité, renforcement des énergies renouvelables ; il s'agit surtout du volet atténuation, par réduction des GES.

L'autre champ d'action est l'adaptation au changement climatique, en intégrant les situations extrêmes et les pénuries d'eau. Il faut notamment préparer la ville aux canicules, qui pourraient avoir lieu tous les deux ans à l'horizon 2050. L'îlot de chaleur urbain se ressent surtout la nuit, fatiguant l'organisme et conduisant à une surmortalité. L'adaptation à ce changement climatique peut porter sur les mobilités et le bâti : mobilités décarbonée, réduisant les GES ; bâti réhabilité, avec des actions à différentes échelles : celle du quartier pour produire de l'habitat en fonction des réseaux de chaleur ; celle du bâti en promouvant le bioclimatisme.

Le végétal et l'eau jouent un rôle important pour limiter l'îlot de chaleur urbain et l'effet de canyon urbain. Mais la minéralité peut être aussi l'identité de la ville ; la plantation est un travail de haute couture. Le PSMV du centre-ville prévoit une dé-densification de cœurs d'îlots.

Quelle est la place des énergies renouvelables sur Rennes Métropole


Le grand éolien dispose d'un faible potentiel du fait des reculs imposés vis-à-vis des habitations. Le solaire thermique ou photovoltaïque est plus fréquent à l'échelle du particulier.

Il n'y a pas de production de bois en masse en Bretagne ; mais la structuration d'une filière de bois-bocage se pose.

Deux structures de méthanisation existent sur la métropole. Les investissements sont assez lourds. La profession agricole a localement besoin de son lisier.

 
 
 
 

Qu'est ce que l'AUDIAR ?

L'AUDIAR, agence d'urbanisme de Rennes Métropole, rassemble 35 personnes. Comme toutes les agences d'urbanisme, il s'agit d'une structure associative qui a pour objectifs l'observation du territoire, la connaissance, l'étude, l'expertise et l'émergence de projets partagés, aux bonnes échelles. Le maître mot est la transversalité, car l'agence aborde à la fois l'économie, les mobilités, l'aménagement urbain, la planification, l'environnement, la sociologie, l'ingénierie participative. Son aire d'intervention comprend différentes échelles, en priorité Rennes Métropole (43 communes) et le Pays de Rennes (76 communes regroupées dans 5 EPCI).
 
 
 
 

Rencontre avec Rte Ouest au poste de Belle-Epine

VdE_Rennes_2015_Rte Belle Epine

Rencontre avec RTE et visite du poste électrique de Belle-Epine (Rennes)
Frédérique Jaumier
David Monnier (référent concertation Ouest)
Frédéric Nicolas (responsable de projet poste Ouest)
Alain Cruddle (adjoint au groupement de Belle-Epine)

Quel est le rôle de RTE ?

RTE est l'organisme de transport de l'électricité en France, sur de longues distances. Cela oblige à monter le KV en le passant de 60 000 à 400 000 volts. En deçà de 60 000 volts, l'électricité est distribuée, avec ERDF comme opérateur.

Des interconnexions sont nécessaires pour importer/exporter l'énergie électrique et équilibrer production et consommation.

L'électricité ne se stockant pas, l'équilibre entre production et consommation se gère en temps réel, ce qui nécessite des prévisions très pointues. Le système est de plus en plus européen.

Quelques industries sont très gourmandes en énergie électrique, notamment celles du papier, de l'aluminium et des voitures.

8 500 personnes travaillent pour RTE en France, dont 50 qui travaillent sur le temps réel. 1000 travaillent dans la région Ouest qui regroupe les régions administratives du Centre, de la Bretagne et de Poitou-Charentes.

Environ 105 000 km de lignes à haute et très haute tension sillonnent la France.
L'investissement est de 1,4 milliard d'euros par an (150 millions dans l'ouest).


Quels sont les enjeux contemporains pour RTE ?

L'Europe pousse à la concurrence, aussi bien pour la production d'électricité à l'amont que pour la fourniture à l'aval. La CRE (Commission de régulation de l'énergie) contrôle.

La transition énergétique suppose d'adapter la consommation à la production, et non plus l'inverse. Historiquement, la production est très centralisée et va vers une consommation diffuse. Aujourd'hui, le réseau doit aller vers une production plus diffuse et une consommation plus concentrée.

Trois objectifs ont été fixés en France à l'horizon 2030 :

  • Une baisse de 40 % des GES
  • Une augmentation de 27 % de l'efficacité énergétique
  • Une augmentation de la part des énergies renouvelables à 27 %

Cela représente plusieurs enjeux :

  • Accueillir toutes les énergies renouvelables nécessite des investissements très importants, pour gérer l'intermittence : 10 milliards d'euros d'investissement dans les 20 ans
  • Encourager une consommation plus flexible
  • Développer les infrastructures du réseau : nécessaire car l'intermittence des énergies renouvelables nécessite des transports sur de longues distances
  • Développer les outils de marché : marché de l'effacement de l'écart production/consommation, en payant des industriels pour qu'ils réduisent leur consommation (par exemple carriers, chaînes du froid, ...).


Quels sont les projets de RTE en cours et à venir ?

Plusieurs parcs photovoltaïques offshore sont en cours de développement (250 à 280 MW chacun) : Saint-Brieuc, Saint-Nazaire, Normandie, Oléron : pour 2019-2021.

Pour l'hydrolien, deux sites sont programmés en France.
2000 km de lignes THT nouvelles doivent être créées d'ici 2025.


Quelle est la situation énergétique de la Bretagne ?

La Bretagne bénéficie d'un fort dynamisme démographique (+ 25 000 habitants par an), avec une tradition d'habitat diffus, qui se traduit par une forte proportion de chauffage électrique. Elle consomme beaucoup d'électricité et en produit peu. Il y a donc un gros enjeu sur la sécurité d'alimentation de la région.


Quelles sont les dispositions prises en Bretagne ?

Face au péril du « black out » en Bretagne, la Conférence bretonne de l'énergie a été créée et regroupe 150 partenaires. Un pacte électrique breton a été signé en 2010. Pour la sécurisation, il prévoit une nouvelle ligne 225 KV (Lorient/Saint-Brieuc), une centrale à cycle combiné gaz à Landivisiau, et l'expérimentation du smartgrid (réseau électrique intelligent). Le projet éolien marin à Saint-Brieuc représente 480 MW.


Comment intervient la question paysagère dans ces projets ?

L'intégration paysagère est une dimension de l'acceptabilité d'un projet. RTE a développé du câble souterrain jusqu'à 225 000 V ; le câble est enterré à 1,50m de profondeur, sur 70 cm de largeur en béton, l'ensemble interdisant la plantation, la constructibilité et l'accessibilité.  C'est deux à trois fois plus cher qu'en aérien. S'y ajoutent les postes électriques. On sait même enterrer du 400 KV ; cela suppose de passer en courant continu.

Toute la HT en faible distance passe en souterrain.
L'aérien est durable car on peut démonter. Le souterrain impose une servitude et des postes aux extrémités.
75 % du réseau passe en secteur rural. Les premiers câbles souterrains en plein champ sont récents (moins de 10 ans).


Combien d'hectares sont concernés par les lignes HT et THT en France 

À raison de 100 000 km et 25 m de largeur, cela représente 250 000 ha.


Quel est le coût de gestion des emprises des lignes électriques en Bretagne ?

2 millions d'euros par an, pour 4 600 km de liaisons aériennes. C'est beaucoup plus cher en région boisée.


Comment se passe la gestion des emprises des lignes électriques ?

Des conventions sont passées avec les propriétaires. La gestion est complexe et demande proximité et diplomatie, il faut s'adapter aux périodes de moissons. Des indemnités sont versées pour les coupes d'arbres, des remises en état sont effectuées après construction de pistes lourdes.

RTE recherche des situations gagnant-gagnant.


Quels sont les exemples de gestion paysagère gagnant-gagnant ?

Dans la forêt des Landes, les lignes HT sont aussi des coupes feu.

À la Chapelle-sur-Erdre, une tranchée forestière de ligne a été aménagée en prairie fleurie avec installation de ruches.

Des moutons d'Ouessant gèrent les espaces d'un poste électrique ; des paillages sont testés par ailleurs pour ne plus avoir de désherbant à passer.

Des conventions de gestion sont passées avec des fédérations de chasse, des partenariats développés avec des associations environnementales.

Des haies d'épineux ont été plantées pour empêcher les vols de cuivre dans les postes.

Un projet de poste électrique a été travaillé par un paysagiste : le poste de raccordement offshore de Yeu-Noirmoutier (atelier Roberta paysagiste).

 
 
 
 
Illustrations : © Mongi Hammami