Session 2 : Interroger l'histoire des formes paysagères

 
 

14h30-17h00 - Salle Calville
Modérateur : Serge Briffaud, ENSAP Bordeaux

  • Filio Iliopolou, École d'architecture, Université d'Athènes: The « construction » of the greek landscape in the Hellenistic era.
  • Alexis Metzger, Université Paris IV, Laboratoire ENeC: Enluminer la neige : les premiers paysages d'hiver représentés.
  • Claire Portal, docteur en géographie, Université de Nantes, Laboratoire Géolittomer : Géomorphologie, paysage et culture. Relief-motif, modèle paysager et géomorphologie culturelle.

 
 
 
 

Résumés

The “construction” of the greek landscape in the Hellenistic era
Filio Iliopoulou, École d’Architecture, Université d’Athènes

The history of mankind is interrelated to landscape, should one consider that each generation modifies, transforms and becomes attached to its surroundings in a unique way. These traces constitute the multi-added layers of natural processes, cultural traditions and symbolic meanings on a pre-defined area for a specific period of time. The landscape, as a canvas of past activities oriented towards the expression and fulfillment of personal needs, is perceived as the record of collective memories whose superimposition defines its form.
The current on-going doctorate thesis, in recognition of the importance of landscape as a crucial factor in the birth and evolution of civilizations, examines the way the greek landscape was constructed -if at all- in the Hellenistic era, claiming that its design was based on certain architectural principles, reflecting the political and social values of that historical period.
The thesis will attempt to highlight the theoretical background which defined the perception and "construction" of landscape for the Hellenistic society. The methodological tools in that process will be derived from the field of landscape archaeology on account of the idea of landscape as a "palimpsest" of human activities in the course of time. The doctorate thesis of Constantinos Doxiadis "Architectural Space in Ancient Greece" will be used as the basis upon which the current thesis will develop its own arguments related to the ways the particular characteristics of the ancient greek landscape dictated a pre-defined course through the built and unbuilt environment as a perceived inseparable unity. The formation of that course, besides the allocation of the observer within a geomorphological context, suggests also the description of the entities.
Particular emphasis will be given on the architectural documentation of the buildings' location within a given settlement and on the existence of landmarks in the greek landscape as fundamental elements in its perception, becoming thus, part of the formentioned pre-defined course.
The theoretical analysis of the principles by which the greek landscape was "constructed" in the Hellenistic era will be informed constantly throughout this process by the findings of the most thoroughly excavated town of that period, the ancient Messene.

 
 
 
 

Enluminer la neige : Les premiers paysages d’hiver représentés
Alexis Metzger, Université Paris IV, Laboratoire ENeC

Aux XV et XVIe siècles, les enluminures, prenant place dans des livres d'Heures de plus en plus populaires, ouvrent une fenêtre sur le paysage. Elles vont participer pleinement de cette « Renaissance du paysage » qu'a décrite Michel Baridon. Au sein de ces ouvrages destinés aux laïcs, les calendriers occupent une place décisive. Ils mettent en scène les saisons dans des enluminures rivalisant de beauté. Apparaissent ainsi les premières représentations du temps météorologique en lien avec le temps qui passe. Les plus fameuses d'entre-elles, telles celles des Très Riches Heures du duc de Berry, feront date dans l'histoire du paysage en Occident au point d'être décrites comme « un documentaire cinématographique » (Umberto Eco). Mais elles sont loin d'être des images réalistes des saisons, vu le décalage existant entre la représentation et l'objet représenté.
En croisant les sources fournies par l'Histoire du Climat et celles de l'Histoire de l'Art, il est possible de décrypter la belle « illusion d'optique » de ces enluminures. Ainsi, l'hiver, attribué du qualificatif de « morte-saison » par le poète François Villon, offre une image largement positive dans les calendriers médiévaux. Ici, ce sont des enfants qui se lancent des boules de neige, là, des adultes qui coupent du bois sans signe extérieur de gêne face au froid... Dans le même temps, on ne compte pas les famines et les morts de froid lors d'hivers rigoureux mis en mémoire par Emmanuel le Roy Ladurie. Cette discordance frappante entre les sources écrites et les enluminures hivernales des calendriers montre alors combien le paysage représenté est choisi. Rares sont les tempêtes de neige contraignantes ou les manteaux neigeux épais : l'illusion d'hivers agréables est entretenue jusqu'aux toiles de Bruegel l'Ancien en 1565.
Destinés à un certain public, les premières représentations de l'hiver sont donc révélatrices d'une imagerie climatique qui se met en place à la fin du Moyen-âge, imagerie « globalement positive ». Mais au-delà de ces dissemblances entre les faits et les représentations, ces enluminures témoignent aussi de l'évolution du regard porté vers le paysage. Largement irréaliste aux origines, le paysage d'hiver représenté s'harmonise peu à peu jusqu'à pouvoir être embrassé d'un seul regard dans les enluminures les plus abouties de Simon Bening par exemple, au début du XVIe siècle. En ce sens, elles annoncent les scènes et paysages d'hiver du Siècle d'or hollandais.

Cette communication se propose donc de retracer l'évolution des représentations des paysages d'hiver dans les enluminures en ayant une approche transdisciplinaire. En croisant les sources, elle montrera qu'enluminer la neige et l'hiver à l'époque de ce Moyen-âge tardif, c'est bel et bien mettre en scène un temps, une société, et des paysages hivernaux idéaux. Et par là même créer une imagerie : une image stéréotypée, donnant naissance à un imaginaire.

 
 
 
 

Géomorphologie, paysage et culture. Relief-motif, modèle paysager et géomorphologie culturelle.
Claire Portal, docteur en Géographie, Université de Nantes, Laboratoire Géolittomer

Les formes de reliefs sont des éléments qui, depuis le Néolithique, ont été centraux dans les relations qu'ont entretenues les sociétés occidentales avec les paysages : places stratégiques d'observation et de contrôle de territoires, liens entre la Terre et le Ciel par les sommets, symboles esthétisés et parfois recréés (parcs et jardins), les héritages de ces liens ancestraux se lisent à travers l'histoire des sociétés. Plusieurs regards sur les formes du relief s'entrecroisent : celui des topographes et celui des artistes se sont rencontrés par le biais des cartographes qui ont fait évoluer les représentations picturales des formes ; les techniques ont varié en fonction des avancées de chacun, redéfinissant sans cesse la représentation graphique des reliefs. Un regard économique s'est aussi construit parallèlement à l'essor des moyens de production et l'exploitation des minéraux (mines et carrières). Les formes du relief deviennent une ressource. Vécus au quotidien par les habitants, les reliefs constituent aussi le support de vies et d'activités : les agriculteurs qui, tout en les utilisant comme support d'exploitation, vivent un rapport au sol et aux formes du terrain particulier. Qu'il s'agisse de montagnes, de rivages ou de littoraux, la charnière entre les XVIIIe et XIXe siècles est déterminante dans le rapport des sociétés aux paysages : à l'époque où les « territoires du vide » font place au « désir de rivages » (Corbin, 1988), les relations entre les sociétés et les paysages et de fait, entre l'homme et les formes du relief, évoluent et se diversifient. D'une part, le courant naturaliste et l'essor des sciences naturelles au XIXe siècle constituent une étape de rationalisation des rapports entre l'homme et la surface du sol : les formes du relief deviennent un centre d'intérêt scientifique avec l'apparition de la géomorphologie en tant que discipline fondamentale constitutive de la géographie (Reynaud, 1971 ; Robic et al., 1992). D'autre part, elles deviennent attractives pour les nouveaux voyageurs à la recherche de paysages pittoresques ; elles participent ainsi à la naissance du tourisme.
Dans tous les cas, la représentation picturale constitue un des outils majeurs pour appréhender l'évolution de la perception du relief et permet de placer cet élément dans un contexte géohistorique. Mais le relief, comme l'arbre ou le cours d'eau, n'est pas uniquement présent dans la peinture ; il l'est aussi au cinéma, dans la littérature, les contes et les légendes, la publicité et les catalogues de voyages. Le relief terrestre fait finalement partie de la vie de tous les jours, quelques soient les motivations et les histoires personnelles ou collectives : pèlerins, voyageurs, médecins, religieux, ingénieurs, institutions étatiques ou religieuses...« à chaque fois, le pays est affecté de qualités paysagères particulières, propres à l'intérêt de celui qui le considère » (Besse, 2000), qu'il soit visiteur ou habitant. Les codes culturels spécifiques à la perception individuelle et aux représentations sociales forment chacun de ces regards, et vice versa. Les reliefs sont d'abord des formes qui font partie d'un tout, le paysage. Elles ont une histoire naturelle : grandes formes (surface, versant etc.) ou petites formes (grotte ou cheminées de fée par exemple), elles constituent avant tout une armature du paysage ; elles deviennent des éléments culturels, qu'elles soient montagne, falaise ou dépression, quand elles sont représentées, soit pour elles mêmes ou comme participant au décor d'une scène. Une typologie des formes du relief mobilisant les regards naturalistes et culturels sera ici proposée : il s'agira de saisir la genèse « naturelle » de ces formes puis d'illustrer les rapports qu'ont entretenues les sociétés occidentales avec ces reliefs, jusqu'à ce qu'ils deviennent des « motifs de paysage » (Aubry, 2006) en tant qu'élément motivant une relation paysagère. La nature devient alors culture et la géomorphologie devient culturelle : les formes du relief sont représentées, recréées et s'insèrent dans les modèles paysagers dont les regards les font devenir tour à tour exceptionnelles, communes ou ordinaires.