Session 3 : Paysage, géographie, un dialogue ouvert

 
 

14h30-17h00 - Salle Goutte d'Or
Modérateur : Sylvie Servain, ENSAP Blois

  • Jenna Piriou, Université Paris IV, Laboratoire ENeC : L'usage de la notion de paysage, au carrefour de la géographie et de la biologie.
  • Alain Sauter, Université de Franche-Comté, Laboratoire Théma : Le paysage, une entrée pour l'évaluation des politiques publiques ?
  • Sylvain Dournel, Docteur en géographie, Université d'Orléans, Laboratoire CEDETE : La requalification urbaine des milieux fluviaux et humides et ses paradoxes : un engouement commun, une diversité d'approches, un rendu similaire ? Le cas des villes moyennes du Bassin parisien.

 
 
 
 

Résumés

L’usage de la notion de paysage, au carrefour de la géographie et de la biologie
Jenna Piriou, Université Paris IV, Laboratoire ENeC

Nous débuterons notre propos en proposant tout d'abord un point sur les définitions du paysage qui nous concernent dans nos travaux de thèse : le paysage des géographes et celui des écologues. Le paysage des géographes est considéré comme un agencement d'espace naturel et social, qui prend vie lorsqu'il est observé et qui comprend une dimension esthétique, culturelle et historique (Lévy et Lussault, 2003). Celui des écologues désigne quant à lui un assemblage d'écosystèmes fonctionnels entre eux, caractérisé par son hétérogénéité et sa dynamique en partie liée aux activités humaines, et qui existe en dehors de la perception (Burel et Baudry, 2000). Nous verrons leurs différences mais aussi leur complémentarité, qui nous a mené vers l'interdisciplinarité entre sciences "dures" et sciences humaines dans l'étude des paysages de zones humides en forêt. L'échelle du paysage s'est imposée comme la plus pertinente pour les problématiques étudiées. Elle permet l'étude de la végétation à proprement parler, qui forme à elle seule un paysage, mais a l'avantage de prendre en considération les composantes historique et culturelle inhérentes à toute formation végétale (Da Lage et Métailié, 2000). L'échelle du paysage utilisée ici est de l'ordre de quelques centaines d'hectares, ce qui représente un "espace de concernement des activités humaines" (Burel et Baudry, 2000).
Nous développerons ensuite la méthodologie de notre thèse pour illustrer l'usage de la notion de paysage, au carrefour de la géographie et de la biologie. Nous cherchons à étudier, grâce à une étude comparative en France (Normandie, Bretagne) et en Irlande du Nord (County Antrim), les changements d'occupation des terres, de valeurs et de services accordés aux écosystèmes tourbeux, particulièrement ceux qui ont été modifiés par la main de l'homme (notamment par les plantations massives de résineux dans les zones humides, qui ont débuté dans les années 1945-50). Ces changements bouleversent de manière automatique les paysages, que ce soit dans la perception qu'un observateur peut en avoir (passage d'un milieu ouvert à un milieu fermé) ou dans leur fonctionnement écologique (perturbation des dynamiques écologiques naturelles et création de nouvelles). Nous cherchons également à montrer la modification de la biodiversité par les activités anthropiques, donc des changements dans la fonctionnalité des paysages au sens écologique du terme, mais aussi dans le paysage au sens géographique du terme, en tant qu'objet social et de représentation. D'où la nécessité d'une démarche interdisciplinaire : la biogéographie historique permet d'analyser l'histoire et l'évolution des formations végétales grâce à des cartes et documents anciens. L'écologie du paysage offre la possibilité d'analyser les sites étudiés en termes de biodiversité et d'agencement du patron paysager. L'étude de ce dernier nous amène à comprendre la place des différentes biodiversités et l'évolution de celles-ci.

 
 
 
 

Le paysage, une entrée pour l’évaluation des politiques publiques
Alain Sauter, Université de Franche-Comté, Laboratoire Théma

"Si le paysage s'est inséré dans l'action politique à toute les échelles, les effets de cette action devraient se faire sentir sur les paysages eux-mêmes. Il faut y voir de plus près."

Tel est l'énoncé de l'objectif principal du programme de recherche "politiques publiques et paysages" lancé en 1998 par le Ministère de l'Aménagement, du Territoire et de l'Environnement. Rédigée à la manière d'un commentaire de détective privé, cette phrase invite la communauté scientifique à porter son intérêt et ses compétences sur cette relation cachée, qui paraît pourtant si forte. Cette même intrigue, une dizaine d'années plus tard, a dirigé et animé le travail de recherche doctorale. Le paysage est abordé ici sous l'angle d'un géographe, qui bénéficie de part sa discipline d'une place de choix au croisement des sciences sociales et des sciences de la Terre.
L'objectif de la recherche est de mener une confrontation entre le paysage dans sa dimension visible et les différentes politiques mises en œuvre sur un territoire. Cette confrontation se traduit par la construction d'une série d'indicateurs synthétiques, normalisés et reproductibles, afin de proposer une évaluation des enjeux politiques face à leur réalité paysagère.
Le sujet est abordé au travers du poly-système paysage, fondement de l'école bisontine depuis les années 1980. Le travail sur le paysage visible, compris comme l'ensemble des images potentiellement vues par un observateur, permet des mesures du paysage, avant que celui-ci ne passe au travers des filtres perceptifs de chacun.
Plusieurs indicateurs sont proposés pour appuyer l'évaluation du paysage en regard des politiques, qu'elle soit réalisée en amont des projets, en cours de réalisation ou après-coup. Ces mesures s'attachent à caractériser le paysage disponible dans sa géométrie et son contenu, mais analyse également le territoire au travers de sa soumission visuelle, identifiant alors des espaces sensibles.
Cette présentation propose, dans un premier temps, de revenir sur les enjeux de l'évaluation du paysage pour ensuite exposer la méthodologie utilisée. Une série d'exemples concrets, tirés de deux terrains d'études (l'agglomération de Montbéliard et la commune de Morez), permettra d'illustrer les apports de la recherche et de discuter de la méthodologie employée. Plus globalement, la présentation permet d'aborder un point de vue géographique et quantitatif encore timide dans les études paysagères actuelles, mais qui, complété avec des approches plus sensibles, offre un atout important dans la gestion de nos paysages.

 
 
 
 

La requalification urbaine des milieux fluviaux et humides et ses paradoxes : un engouement commun, une diversité d’approches, un rendu similaire ?
Le cas des villes moyennes du Bassin parisien
Sylvain Dournel, docteur en géographie, Université d'Orléans, Laboratoire CEDETE

La plupart des acteurs urbains européens manifeste un vif intérêt pour les milieux fluviaux et humides, notamment pour leurs potentiels de nature en ville, de cadre de vie de qualité, d'identité et de cohésion territoriale, particulièrement convoités dans la perspective d'un développement urbain durable. Les lieux d'eau, souvent situés en marge des dynamiques de la ville moderne, stimulent désormais l'urbanisme. En témoigne la multitude de projets dont les intitulés réfèrent au bleu et au vert ou emploient le nom de cours d'eau et de zones humides. La « Confluence » à Lyon, « l'Île de Nantes », le « Quai rive gauche » à Bordeaux, « les prairies Saint-Martin » à Rennes, « le canal de Roubaix », la « Trame verte » à Bruay-la-Buissière sont autant de cas représentatifs en France.
Partagée par des villes de taille et de situation différentes, la démarche consiste à replacer les fleuves, les rivières et leurs zones humides au cœur de la vie urbaine, en référence aux rapports historiques entre les citadins et les lieux d'eau, coordonnés autour des fonctions alimentaire, défensive, d'échange, énergétique, chimique, fongique et ludique.

Partant de ce principe général, notre communication a non seulement pour but de caractériser le sens et la portée de cette démarche mais encore de relever les évolutions paysagères et les mutations d'organisation de l'espace induites, ainsi que leurs effets sur le milieu. Les villes moyennes du Bassin parisien forment à ce titre un terrain d'investigation porteur au regard de leur engouement commun à l'égard de milieux fluviaux et humides variés.
L'étude des projets révèle d'emblée une pluralité d'approches, que l'on présentera autour de cinq thématiques dominantes : développer les loisirs de plein air, maîtriser les transports urbains, respecter les milieux fluviaux et humides et leur fonctionnement, valoriser les patrimoines naturels et culturels, assurer le développement local. Nous verrons que cette pluralité d'approches traduit la grande diversité des milieux fluviaux et humides étudiés, à la fois observée sur les plans hydraulique et morphologique. Nous proposerons alors la notion de requalification urbaine pour caractériser une démarche hybride et peu formalisée, dont les multiples réflexions urbaines engagées ont en commun la volonté d'être articulées autour des milieux d'eau et de leurs enjeux de gestion tout en répondant aux attentes de la cité.
Dans les faits, l'analyse des aménagements fait néanmoins apparaître une nette hiérarchisation parmi les différents types d'approches à l'eau recensés, privilégiant la mise en œuvre d'une requalification urbaine autour des loisirs de plein air et de la question patrimoniale. Ces actions sont certes populaires mais interrogent quant à la potentielle uniformisation des milieux d'eau induite. Perçue à la fois sur les plans esthétique et fonctionnel, nous verrons que cette uniformisation peut être présentée comme un risque dans la mesure où elle tendrait à négliger la diversité interurbaine et intra-urbaine des milieux d'eau. Chaque zone humide urbaine est en effet unique étant donné que son fonctionnement, ses formes et sa structure paysagère sont l'héritage d'un façonnement pluriséculaire. Tout l'intérêt de notre travail est de mesurer la portée de cette uniformisation au regard de ces éléments.

Le côté paradoxal de la requalification urbaine des milieux fluviaux et humides se situerait sur la confrontation d'un engouement commun, d'une diversité d'approches et d'un rendu similaire potentiel ; c'est ce que nous tenterons de mettre en lumière.