Session 4 : Art, espace et jardin : dynamiques croisées

 
 

14h00-16h30 - Amphithéâtre
Modératrice : Catherine Grout, ENSAP Lille

  • Aline Gheysens, LAREP, ENSP Versailles : Le jardin comme machine à regarder le temps.
  • Ilona Woronow, Université Stendhal, Grenoble, Centre de Recherche sur l'Imaginaire : Dans le kaléidoscope des arts et des métiers : le jardin dans une quête d'identité.
  • Maria Villalobos, LAREP, ENSP Versailles : Le jardin botanique, un modèle pour refonder le paysage urbain ? Le cas du jardin botanique de Roberto Burle Marx à Maracaibo (Venezuela).
  • Mathilde Christmann, LACTH, ENSAP Lille : Croisements paysage / danse / musique : écritures entre composition et improvisation.
 
 
 
 

Résumés

Le jardin comme machine à regarder le temps
Aline Gheysens, LAREP, ENSP Versailles

Lorsque l'on tente d'appréhender par l'esprit un jardin dans son ensemble en focalisant son attention sur l'articulation des différents éléments qui lui donnent corps, immanquablement apparaissent à l'horizon et sous un aspect toujours inédit les accords fondamentaux que sont espace, mouvement et temps. Tout en admettant donc le caractère partial de l'opération, c'est en isolant ce dernier terme que je me propose de conduire cette intervention, partant de l'hypothèse que ce qui fait la singularité d'un jardin a quelque chose à voir avec sa manière propre de distribuer les cartes du temps ; partant de l'hypothèse encore que ce qui rend son existence nécessaire et sa fréquentation recherchée pour un individu donné a partie liée à sa propension à montrer du temps, à le « faire voir ». Prenant la posture du philosophe qui emprunte ses concepts aux sciences humaines et sociales, et plus exactement à la psychanalyse et à l'archéologie, je me proposerai de cerner, tout en m'appuyant sur mon cas d'étude, les multiples visages du temps rendus sensibles dans un jardin.
Après une brève contextualisation du jardin de sculptures et du projet d'archéologie que j'entends y mener, je m'attacherai à exposer certaines observations concernant les usages faits par son propriétaire et trois types de temporalités que l'on pourrait discerner au travers de ces usages : promenade quotidienne solitaire comme mise en condition préalable à une pratique d'écriture, où le parcours achemine et libère la pensée ; promenade extra-quotidienne en présence d'amis et/ou d' artistes dont le jardin abrite les sculptures, où le parcours réaffirme l'appartenance à un groupe dans lequel le collectionneur et avec lui sa collection tiennent une place importante ; enfin, moments d'inauguration de chaque nouvelle sculpture installée dans le jardin, vécus comme fête, comme rupture avec la vie banale. Je tenterai de mettre en lumière les rituels très précis qui structurent et témoignent de ces usages et temporalités en recourant à l'entretien, à la photographie, à la cartographie, à l'analyse des productions littéraires du propriétaire du jardin.
Je poursuivrai en explorant les questions concernant la réception du jardin et plus particulièrement l'expérience esthétique, voire le sentiment de religiosité qu'il rend possibles, sans doute par le fait du voisinage indéfini de la sculpture et de l'élément végétal. Là encore, et plus largement peut-être qu'en ce qui concerne les usages du jardin, il s'agira d'examiner une multitude de temporalités agrégées : chaque sculpture, de par ses matériaux constitutifs, les techniques qu'elle a mobilisées, sa résistance aux intempéries et même au travail du temps, sa propension à créer de l'espace supplémentaire, s'oppose, s'entremêle, se lie d'une manière ou d'une autre à une nature plus ou moins sauvage (chaque pièce étant insérée dans un écrin végétal qui la voile et la révèle) elle-même sujette à une foule de changements et retours saisonniers, débordements périodiques tels qu'inondations, excès floraux et léthargies hivernales.
Je terminerai en joignant à cette étude les premiers résultats obtenus par la mise en place sur le terrain d'un « observatoire photographique » dont le projet, s'il s'affilie certainement dans l'idée aux missions photographiques devenues tradition en France (DATAR, par exemple), accompagne cependant au plus près les spécificités du lieu.

 
 
 
 

Dans le kaléidoscope des arts et des métiers : le jardin dans une quête d’identité
Ilona Woronow, Centre de Recherche sur l’Imaginaire, Université Stendhal, Grenoble

Mis à l'écart du répertoire des arts libéraux, dépourvu d'une Muse légitimant sa place sur le Panthéon des beaux-arts, le jardin n'en suit pas avec moindre ardeur l'engouement théorique animant les arts depuis la Renaissance. La période qui nous intéresse tout particulièrement commence au XVIe, avec les traités de Pierre Belon (1558) et de Bernard Palissy (1563), et se termine au XVIIIe siècle, avec l'irruption des textes sur l'art des jardins et au déclin de l'art classique, notre étude se limitant au contexte français. Au XVIe siècle l'image du jardinage s'enrichit des associations avec des métiers comme orfèvrerie, marqueterie, broderie, art des tapis, poterie, tissage ou médecine. Les traités de l'époque se centrent principalement sur les problèmes techniques et la dimension spirituelle du labourage de la terre, en s'essayant à accorder l'effort physique avec l'activité intellectuelle. Puis, les théoriciens du siècle suivant dévoilent de plus en plus ouvertement les ambitions esthétiques du jardin jusqu'à ce que ce dernier prétende au statut indépendant et libéral et devienne au siècle des Lumières l'art des jardins. Les similitudes avec les arts décoratifs désavouées, on réclamera alors la parenté du jardin avec les Arts par excellence : peinture, poésie, architecture ou sculpture.
En nous fondant principalement sur les textes et subsidiairement sur l'iconographie de trois siècles fort prolixes au sujet du jardin, nous chercherons à retracer l'évolution de son imaginaire à travers ses comparaisons avec d'autres domaines de l'activité humaine : différents corps de métier, artisanat et arts. Ces comparaisons nous semblent révélatrices non seulement des attitudes professionnelles, mais aussi des postures éthiques/esthétiques à l'égard de la terre, de ses productions et de l'environnement naturel de l'homme. Bien que les domaines de comparaison soient perméables et se confondent parfois trompeusement les uns avec les autres - comme l'orfèvrerie et la sculpture peinant à délimiter leur champs d'application (leur différence est-elle seulement celle de l'échelle, comme le suggère Benvenuto Cellini ?) - ils étoffent pertinemment l'image protéiforme du jardin.
Que fait le paysagiste face à la parcelle de terre qui lui est confiée ? Modèle-t-il le relief du terrain à aide du feu ou du ciseau ? Arrange-t-il artistement des morceaux perdus ou croise-t-il des fils perdus dans son tissu précieux du monde ? Aménage-t-il l'espace en confrontant la matière résistante au vide? Investit-il l'espace géométrique ou perspective ? Caresse-t-il la surface de la terre comme du bout de pinceau ? Ou encore, affranchi de la pesanteur, déploie-t-il librement sa créativité, tel un poète? Du travail en profondeur vers la calligraphie menue de la ligne arabesque et serpentine sur la surface, de la précision chirurgicale et de l'acuité de l'œil de l'orfèvre au regard en grand et de loin de l'artiste, du modeste travail manuel d'un gentilhomme à l'envergure de l'imagination artistique, le jardin accompagne l'homme, tel un emblème discret de ses rapports avec son habitat et lui-même.
Qu'est la parcelle de terre limitée par des bordures ? Une matière à dompter, un collage, un support d'ornement ou un socle fondateur ? Une profondeur ou une surface ? Une matrice ou un miasme informe ? Une présence physique ou une utopie ? Du XVIe au XVIIIe siècle la culture occidentale semble assister à un glissement fondamental du rapport envers le jardin : d'un exercice agricole, intellectuel et spirituel, ce dernier devient le fief souverain l'artiste. Mais s'agit-il réellement ici d'une transformation ou plutôt d'une réinterprétation des rêves et angoisses de l'homme dans des langages se modernisant ?
 
 
 
 

Le jardin botanique, un modèle pour refonder le paysage urbain ?
Le cas du jardin botanique de Roberto Burle Marx à Maracaibo (Vénézuela)
Maria Villalobos, LAREP, ENSP Versailles

Quel est le sens de ce Jardin Botanique de Maracaibo (JBM) qui, depuis sa création il y a 30 ans à Maracaibo (Venezuela) par le maître du paysagisme brésilien Roberto Burle Marx, a souffert des détériorations causées par l'usage, le vandalisme et l'abandon ? Quel type de connaissances et d'émotions suggère ce jardin botanique, à partir du contraste que présente le paysage par sa composition géométrique et la complexité des associations écologiques? Pour ma part, ces questions renvoient à une vision intime du jardin où j'ai grandi, à des sensations, perceptions et souvenirs personnels dont j'ai conscience, comparables à ceux ressentis par un promeneur qui y voit le reflet sa propre vie et à ce que Burle Marx a appris à aimer et à faire aimer des jardins. C'est donc dans l'expression de la mystérieuse relation entre l'extérieur et l'intérieur du jardin, entre l'intériorité et le rapport au monde du promeneur, avec toutes ses tragédies et ses bonheurs, que réside le sens du jardin. Mais plus que tout, ce jardin est une émotion profonde face à la douleur facile des jardins solitaires qui, s'efforçant de rester fréquentés et en vie, nous rappellent la permanence de l'instable, de la nature et de la vie.

Au-delà de l'évocation poétique du sens probable du JBM, l'objectif de cette thèse est d'élaborer et d'évaluer les possibilités de transposer les relations physiques, expérimentales et écologiques du jardin botanique à l'échelle de la ville. Il s'agit en effet d'analyser et comprendre :

  • dans quelle mesure le paysage urbain pourrait être fondé sur le modèle du jardin botanique, tel que Burle Marx le conçoit et,
  • comment ce regard sur le paysage apparemment utopique, qui se situerait par‐delà l'opposition art/science (c'est‐à‐dire l'opposition entre ce qui est connu et obtenu grâce à la connaissance scientifique (du domaine de la raison) et ce qui est donné aux personnes à travers des images et des impressions (du domaine du phénomène), dont l'explication est toujours subjective, peut être opératoire à différentes échelles de réflexion et expériences paysagères. Autrement dit, la thèse analyse comment une vision prospective du JBM pourrait présenter ce jardin comme un modèle dans la mise en œuvre de scénographies et de structures urbaines publiques et ouvertes à tous. Il s'agirait d'un modèle d'urbanisme qui se disséminerait au travers de la ville pour devenir une part de la structure essentielle du territoire urbain : une sorte de « Ville Botanique ».

Le jardin botanique, après la compréhension de ses dimensions physiques, expérimentales et écologiques, offre‐t‐il les bases d'un paysage urbain nouveau qui pourrait promouvoir la rencontre entre la connaissance et la sensibilité, la nature et la culture ?

 
 
 
 

Croisements paysage/danse/musique : écritures entre composition et improvisation
Mathilde Christmann, LACTH, ENSAP Lille

Je propose d'établir une entrée pour appréhender les croisements entre paysage, danse et musique à travers les phénomènes de composition et d'improvisation.
Si la composition requiert en filigrane l'écriture d'une forme, que je voudrais ici m'attacher à faire comprendre dans son rapport au mouvement (forme mouvante, dans le temps et dans l'espace, du paysage, de la danse ou de la musique), l'improvisation me paraît venir enrichir le problème de l'écriture par sa complexité. Elle peut avoir lieu avant la composition (au sens strict du terme), en constituer l'essence, ou bien trouver à s'exprimer grâce à une composition qui en est la structure. Si cette forme d'écriture est assise historiquement dans les disciplines musicales et chorégraphiques, bien qu'elle y soit en renouvellement permanent, elle demande à mon sens une exploration particulière au niveau de la création en paysage dans l'écriture qu'en font (ou qu'en ont) les paysagistes. Une ouverture de ces questions au champ du paysage a été brillamment amorcée par le paysagiste américain Lawrence Halprin à la fin des années 1960. Par l'invention des Cycles RSVP, il proposait une réflexion sur les processus créatifs à l'aide des partitions (scores), formes d'écriture souples et ouvertes articulant temporalité et spatialité.
La question du mouvement à laquelle est confrontée le paysagiste, qui doit inscrire son écriture dans la temporalité longue du paysage, rejoins le compositeur et le chorégraphe, mais aussi le danseur et le musicien, qui sont les interprètes de ce langage. Ces trois disciplines que j'essaie de croiser sont confrontées à un tracement qui n'est pas uniquement formel, mais bien plutôt « tracement d'une matière », pour faire se rejoindre le philosophe du paysage Jean-Marc Besse et le philosophe de la danse Frédéric Pouillaude. Il me semble que ce tracement d'une matière peut s'effectuer selon les trois modalités sur lesquelles je me pencherai ici - la composition, l'improvisation et l'interprétation - dont les mises en œuvres diffèrent selon que le champ exploré est celui du paysage, celui de la danse, ou bien celui de la musique.

Je partirai de la pensée d'Halprin (1916-2009) et confronterai quelques-uns de ses nombreux croquis, esquisses et notes à d'autres partitions, musicales et chorégraphiques cette fois : l'expérience d'une écriture ouverte chez la danseuse et chorégraphe Myriam Gourfink (née en 1968), et la complexité du jeu chez le compositeur argentin Maurizio Kagel (1931-2008) dans Zwei-Mann Orchester, création de 1974 au processus récemment réengagé. Comment l'écriture y serait-elle porteuse de mouvement et de créativité et quelle(s) dimension(s) ouvrirait-elle à la conception paysagiste et à son interprétation ?