Session 5 : Diversifier les approches Ville-Territoire par le paysage

 
 

14h00-16h30 - Salle Duprat
Modérateur : Pierre Donadieu, ENSP Versailles

  • Afef Ghannouchi, LAREP, ENSP Versailles / Institut Supérieur Agronomique de Chott-Mariem, Université de Sousse : La ville européenne de Sousse : naissance d'un paysage urbain.
  • Savitri Jalais, IPRAUS, ENSA Paris-Belleville : Les ghâts de Bénarès, une architecture de berge s'adaptant à son fleuve.
  • Saloua Toumi, LAREP, ENSP Versailles / Club UNESCO-ALESCO « Savoir et développement durable » (Tunis) : Le projet VALEAS dans la Plaine de La Soukra. Un projet local pour une nouvelle perspective d'organisation du territoire en Tunisie.
  • Nicolas Ferrand, docteur en géographie, Université Jean Moulin-Lyon 3 : Expertiser un territoire urbain à l'échelle la plus fine pour mieux comprendre sa formation, depuis 1950. Etude du développement de l'agglomération lyonnaise.

 
 
 
 

Résumés

Les ghâts de Bénarès, une architecture de berge s’adaptant à son fleuve
Savitri Jalais, IPRAUS, ENSA Paris-Belleville

À l'époque où de nombreuses villes mettent en œuvre la rénovation de leur front de mer ou de leurs installations portuaires1 Bénarès, en Inde, apparaît comme une référence majeure du traitement d'un front sur l'eau dès la fin du 17ème siècle. On peut y voir là un modèle fondateur dans le rapport particulier qui se tisse entre la ville et le fleuve au travers d'une rive construite- en formes de marches appelées ghâts2 -face à l'autre rive libre de toute construction, face au Gange et au soleil levant à l'horizon. La culture de Bénarès est étroitement associée au Gange et au caractère religieux du fleuve. Dans la conception hindoue, l'eau du Gange est considérée sacrée et purificatrice. L'immersion et les ablutions faites dans son eau font donc partie d'un usage quotidien pour les habitants de la ville et les pèlerins qui s'y rendent. Les ghâts construits le long des berges permettent un accès facile et propre au fleuve. Ils forment des espaces publics où se jouent une multitude d'activités liées aux loisirs et aux taches domestiques ainsi qu'aux rites religieux et aux métiers dépendant du fleuve. Ces ghâts constituent sur six kilomètres de long un cordon continu d'emmarchements, de hauts gradins, de promenades, de terrasses, de scènes qui permettent activités et rituels variés. D'autre part, il est essentiel de se protéger des eaux montantes (qui montent parfois à plus de 15 m du niveau d'étiage) et de dominer le fleuve en construisant des soubassements assez hauts sur lesquels construire des habitations. D'après nos observations, nous affirmons qu'il y a deux approches à la montée des eaux, celle de la continuité et celle de la rupture ; un comportement d'adaptation d'une part et une coupure nette de l'autre. On reste dans le domaine du fleuve ou bien on s'élève pour s'en démarquer et faire partie du monde urbain.

Nous proposons dans le cadre de ces journées doctorales de paysage d'interroger d'une part le site (géologie, topographie, climat) pour expliquer l'aménagement des berges et d'autre part de présenter ces espaces de ghâts comme lieu privilégié d'appropriation, de partage et de représentation. Nous développons comment la forme de ces ghâts permet avec souplesse de s'adapter aux reliefs du site et aux transformations dues aux saisons, aux fluctuations du niveau du fleuve et aux activités qui s'y déroulent. Nous analysons l'ensemble de la berge dans son principe de composition : le premier élément - la marche - ; puis l'escalier ou l'emmarchement, l'ensemble du ghât, l'articulation entre le ghât, la ville et le fleuve ; et finalement, l'ensemble du front qui forme la berge. Il est difficile de décrire cet espace sans l'élément humain qu'il abrite ou qui l'habite et qui le caractérise ; c'est pourquoi, tout en décrivant sa morphologie, nous indiquons succinctement ses spécificités d'usages. Nous commençons, par présenter, séparément et singulièrement, les différents éléments qui composent le ghât dans sa matérialité caractéristique et sa proximité au fleuve, puis, nous décrivons, l'aménagement des berges, situant plus précisément ses éléments dans leur intégration topographique. Les exemples que nous présentons sont pris de l'espace du ghât, selon différentes configurations, illustrées en plan, coupe ou schéma. Nous présentons les éléments qui suivent de près la topographie du lieu, ceux qui s'élèvent du sol et ceux qui sont creusé dans la matière. Ces éléments subdivisent, délimitent ou organisent l'espace et offrent une appropriation variable selon leurs positionnement: en hauteur (sur un belvédère), descendant petit à petit vers l'eau, au bord de l'eau, au plus près de l'eau, entouré d'eau, puis dans l'eau, et de plus en plus dans l'eau jusqu'à en être submergé.

_______________________________

1 - "Water front exhibition" à Lisbonne au début octobre 2007, et "Association Villes Ports".
2 - Berges constituées d'un ensemble de marches et de paliers situés au bord d'une étendue d'eau.

 

 
 
 
 

La ville européenne de Sousse : naissance d’un paysage urbain
Afef Ghannouchi, LAREP, ENSP Versailles / Institut Supérieur Agronomique de Chott-Mariem, Université de Sousse

Située à l'emplacement de l'antique Hadrumetum, la ville de Sousse est un port important dès l'époque médiévale. Ouverte sur les autres continents, la ville connaît une forte immigration en provenance d'Europe avant même l'installation du Protectorat, période pendant laquelle elle devient la deuxième ville du pays derrière la capitale Tunis.
La ville européenne de Sousse ne se développe qu'après dix années de Protectorat et selon des modalités différentes de celles qui ont pu être constatées dans les capitales nord-africaines et notamment Tunis. Loin de toute application mécanique d'un modèle et profitant des expériences déjà acquises outremer, le schéma de développement exprime une volonté de prise en compte du contexte urbain pré-existant, à savoir la médina.
La porte de Bab Bhar, point de contact entre la médina préservée et la ville nouvelle, est représentative de cette volonté : le décor néo-mauresque règne sur les bâtiments qui font face à la porte comme sur la plupart des constructions civiles ou militaires de la puissance coloniale dans le reste de la ville.
Style néo-mauresque et mise en scène urbaine des bâtiments emblématiques du nouveau pouvoir sont les clés du nouveau paysage urbain qui se met en place à l'époque de la Régence.
Le but de cette communication est de montrer la présence d'une sensibilité paysagère chez la puissance colonisatrice, d'expression plus évidente que dans les autres villes européennes de l'Afrique du nord.

 
 
 
 

Le projet VALEAS dans la Plaine de La Soukra
Un projet local pour une nouvelle perspective d'organisation du territoire en Tunisie
Saloua Toumi, LAREP, ENSP Versailles / Club UNESCO-ALESCO « Savoir et développement durable » (Tunis)

Le lancement, depuis l'année 2008, du projet de valorisation des eaux pluviales et grises dans la Plaine La Soukra (VALEAS), traduit bien la prise en compte des enjeux de l'agriculture urbaine dans un pays émergent comme la Tunisie, qui se distingue nettement de la dichotomie classique pays du Nord / pays du Sud et où le contexte économique, social et culturel est beaucoup plus complexe. Car en plus de sa dimension économique, cette agriculture pourrait contribuer à l'amélioration du cadre de vie des citadins, d'abord en leur offrant des espaces verts, et puis en recueillant les excédents des eaux pluviales qui affectent beaucoup la Capitale (inondations et saturation des STEP).
Basé sur une démarche participative entre les acteurs locaux, difficile à instaurer sous l'ancien régime politique, ce projet avait été présenté principalement sous sa dimension agri-environnementale plus facile à aborder à l'époque.
La Plaine de La Soukra, autrefois renommée pour ses orangeraies, représente aujourd'hui un prototype de la périphérie tunisoise où l'on observe nettement le malaise urbain qui domine dans plusieurs banlieues. L'interdiction d'utilisation des eaux usées traitées, qui avait permis l'essor de la Plaine après l'Indépendance, l'inefficacité des documents de planification du territoire aggravée par l'obscurantisme des actions publiques et par conséquent l'étalement urbain non contrôlé, ont largement contribué à l'effacement progressif de l'activité agricole au profit d'intérêts particuliers.
Pourtant, la moitié de la plaine est encore occupée par l'agriculture qui arrive à se maintenir en adaptant ses productions aux conditions techniques (salinité de l'eau et du sol, inondations) et au contexte urbain environnant. Ainsi, le paysage agricole se recompose et l'activité agricole modifie sa relation d'échange avec la ville. Les parcelles agricoles accueillent le plus souvent des activités urbaines via la location d'entrepôts pour la petite industrie, le stockage de marchandise, etc. Parallèlement, l'écoulement des fruits et des légumes se fait plus rarement via le marché de gros puisque les parcelles sont de plus en plus petites, et ce sont plutôt les vendeurs locaux, les marchands ambulants et les revendeurs des souks qui en bénéficient. C'est ce que nous ont révélé les enquêtes menées auprès des agriculteurs de la Plaine de La Soukra.
Le projet VALEAS ayant développé la technicité et les moyens efficaces pour améliorer la qualité des productions tout en les intégrant à cette logique économique, a permis la relance ou la fortification de l'activité agricole qui peinerait à perdurer sans eau disponible toute l'année.

Enfin, dans le contexte actuel, ce projet pourrait bien évoluer vers un projet de territoire en affichant mieux ses objectifs paysagers, qui sont sans doute attendus par la population tunisienne demandeuse d'un meilleur cadre de vie. C'est ce que nous montreront les enquêtes complémentaires conduites cet été et dont je proposerai de rendre compte.

 
 
 
 

Expertiser un territoire urbain à l’échelle la plus fine pour mieux comprendre sa formation, depuis 1950.
Étude du développement de l’agglomération lyonnaise.
Nicolas Ferrand, docteur en géographie, Université Jean Moulin, Lyon 3

L'urbanisation des agglomérations françaises a été exponentielle depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Les faits marquants de cette urbanisation sont globalement bien connus, en ce qui concerne, notamment, le développement de zones résidentielles et d'activités, d'équipement structurants, etc. Ces dynamiques ont été prises en compte tôt, dès les années 1960 et 1970, à travers, par exemple, les Schémas Directeurs d'Aménagement et d'Urbanisme (SDAU). Cette urbanisation n'a cependant jamais été étudiée exhaustivement à l'échelle la plus fine, pour une agglomération comptant aujourd'hui plus d'1,5 million d'habitants, répartis sur plus de cinquante communes. Le pari de de ce projet de recherche a été, en 2006, de se demander s'il était possible de retracer l'évolution morphologique de cette urbanisation sur plus de 50 000 hectares et sur une période de 60 ans.

La méthodologie a consisté à cerner l'ensemble des sources permettant constituer, dans le cadre d'un Système d'Information Géographique (SIG), un outil offrant la possibilité de connaitre, pour chaque parcelle, ses différentes affectations depuis 1950. La démarche est originale puisqu'elle fait intervenir conjointement les disciplines historique et géographique, pour identifier la formation et l'évolution d'un paysage urbain depuis l'après-guerre. Il a ainsi été nécessaire de dépouiller l'ensemble des dossiers de lotissements et de ZAC autorisées depuis 1945. D'autres sources sérielles ont été mobilisées pour identifier, par exemple, l'ensemble des immeubles de logements collectifs de l'agglomération. Un fond cartographique numérisé et géoréférencé a également été constitué. L'objectif est de connaitre non seulement l'extension de l'agglomération, mais également le renouvellement de la ville sur elle-même, particulièrement importante avec la désindustrialisation et la rénovation de nombreux îlots et quartiers.

Cet outil permet de retracer l'urbanisation de l'agglomération lyonnaise depuis 1950, la création de nouveaux paysages urbains et la mutation d'espaces agricoles. Les résultats sont d'abord quantitatifs. Il est possible de calculer de nombreux indicateurs : surfaces consommées, réseau routier créé, équipements construits, etc. Les résultats sont également qualitatifs, grâce aux informations obtenues avec les dépouillements de dossiers administratifs (évolution des morphologies, de la façon de « faire la ville », de la densification de certains secteurs, etc.).

Ces résultats ont été validés par l'Agence d'Urbanisme pour le Développement de l'Agglomération Lyonnaise. Plusieurs applications de cet outil sont en cours de développement dans ce cadre spécifique. La première consiste à créer une cartographie dynamique de l'agglomération compilant, à l'échelle du bâtiment et de la parcelle, l'ensemble des données, sur des pas de temps homogénéisés : 1950, 1975, 1990, 2000 et 2010. La seconde grande application concerne la participation aux travaux menés par la Communauté urbaine de Lyon pour son Plan Climat, dont un des volets consiste à expertiser les performances énergétiques de l'ensemble des logements de l'agglomération (environ 550 000). Cette donnée est en grande partie basée sur l'âge du bâti. L'outil que nous présentons est en effet le seul qui permette de qualifier exhaustivement l'ensemble de logements de l'agglomération lyonnaise en fonction de leur période de construction.