Thèse de Frédéric Rossi

 
 

Direction : P. Donadieu
AgroParisTech

Montmartre, contribution à une géographie de l'imaginaire de lieux ritualisés
Thèse soutenue le 30 mars 2009

 
 
 
 

Résumé

Montmartre est un "site-monument", dont les mémoires se sont construites - au moins depuis deux siècles - de manière singulière. C'est ainsi que l'on peut faire l'inventaire des diverses marques historiques qu'on peut déceler dans certains lieux et sur certains monuments de Montmartre : témoignages oubliés et sans emploi d'un passé encore proche et déjà lointain (l'hôtel Radio, le grand garage de la place Clichy, le cinéma Louxor), ou disparus (la Tour Solferino, le Gaumont Palace, le Bal du petit jardin). Les différents édifices sont comme des coupes géologiques, ils se surajoutent, se recouvrent. Elles perpétuent de nombreux souvenirs que les groupes sociaux en différents lieux entretiennent.
La réalisation du projet de raconter Montmartre, selon différentes approches repose sur l'exploration sélective de l'héritage collectif et l'inventaire des principaux "lieux" où se sont ancrés la mémoire et leurs symboles. Ce n'est pas un thème nouveau. Louis Chevalier a magnifiquement évoqué la construction littéraire du Montmartre du crime et du plaisir, le glissement du quartier du plaisir le long des boulevards et son extinction dans le dernier quart du vingtième siècle. D'autres, comme l'Abbé Jacques Benoist se sont intéressés au Sacré Cœur, ou à l'histoire locale (Emile Zola, Pierre Mac Orlan, Roland Dorgelès), aux pratiques sociales (André Salmon), ou sexuelles (Henry Miller, Céline ou Jean Genet). Tous ces auteurs, écrivains, journalistes ou chroniqueurs ont fourni la base du récit dans lequel j'ai puisé pour construire une approche différente du quartier. Ma démarche a consisté en un prélèvement ponctuel sur le fonds commun de l'héritage collectif qui permet de faire apparaître et de reconstituer, sous la chair de l'histoire vécue, son ossature, selon une démarche croisée inspirée tant d'Alain Roger, d'Augustin Berque et bien sûr Pierre Donadieu.

Car inspiré des travaux du laboratoire "Jardins, Paysages, territoires", cette thèse offre de multiples portes d'entrée comme autant d'éclairage sur un lieu spécifique. Elle ne se veut ni un travail d'historien, d'ethnologue, de sociologue, ou de géographe. Elle vise à éclairer la manière dont se sont tissées les relations humaines sensibles aux lieux, pour former les différents paysages et lieux de la butte. Non ceux des peintres, qui ont joué un rôle important, mais ceux qui sont produits par tous les rites sociaux qui marquent les pratiques de chacun, cherchent à les actualiser et les faire perdurer aujourd'hui. Ce travail est axé sur les habitudes liées au lieu et à la distance que ceux-ci entretiennent avec leurs usagers, au regard de leur proximité ou de leur éloignement à la culture. Alain Roger a d'ailleurs montré qu'une forme de schématisation du regard est prégnante et que l'espace social, collectif et individuel, opère une réunification de l'idée de se trouver soi même acteur, par la position qu'occupe un agent, dans le lieu de l'espace physique où il est situé. Il en résulte des concentrations d'espaces sociaux physiquement objectivés par des biens rares qui s'opposent aux lieux qui regroupent principalement et parfois exclusivement les plus démunis. Car "dans l'évolution historique des milieux humains, il apparaît que les sociétés aménagent leur environnement en fonction de la perception qu'elles en ont et, réciproquement, qu'elles le perçoivent en fonction de l'aménagement qu'elles en font".
Ce travail sur la relation du sujet au monde, sur l'espace et le vécu social poursuit mes recherches universitaires précédentes en développant dans une nouvelle direction les pistes qu'offrent les usages, qu'ils soient religieux, libertaire, de plaisir, de crime et se propose d'explorer le résultat de leur coexistence dans un même espace. Décrites par les textes qui expriment l'héritage des mémoires - liées au crime, au plaisir, à l'anarchisme et à la religion - quelques-unes de ces réalités survivent, d'autres se dissipent et les souvenirs se mêlent à la fiction, à l'imagination, dans le sentiment d'inquiétude que suscite parfois le quartier. Sans doute, d'ailleurs, ce sentiment ne résume-t-il pas à lui seul le plaisir ambigu qui s'attache toujours à la fréquentation de Montmartre.
 
 
 
 
 
 
 
 
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