L'esquisse en projet ou les stratégies du non fini

 
 

Séminaire du jeudi 20 juin, ENSP Versailles

Exposé de Sandra Parvu, architecte, docteur de l'EHESS, post doctorante au LAREP.
Discutante invitée : Alessia de Biase, anthropologue.
 
 
 
 
L'esquisse en projet

Alain Freytet, implantation d'une aire de stationnement, réserve naturelle de l'étang des Landes, 2013. Photographie Sandra Parvu.

 
 
 
 

Résumé

L'exposé présente les premiers résultats de la recherche « Projet de paysage et culture visuelle » effectuée depuis janvier 2013 au LAREP. Construite sous la forme d'une enquête qui part à la rencontre de huit paysagistes dans leur exercice professionnel - à l'agence à laquelle ils sont associés, sur le terrain de projets et parfois en situation d'enseignement - cette recherche met en œuvre une démarche anthropologique, centrée sur l'expérience visuelle des paysagistes et ses prolongements par des gestes, des mots, des représentations graphiques et mentales.

La recherche est entrée en mode productif à partir du constat suivant : la consultation des documents visuels ne me permettait pas de mettre le doigt sur des connaissances et une vision du terrain présents néanmoins dans les visites et les entretiens réalisés au cours de l'enquête. D'une part, les dessins et les maquettes que l'on me montrait représentaient principalement des formes. En plan, en coupe ou en axonométrie se dessinaient le contour d'objets à construire : des escaliers, des murs de soutènement, des cheminements et des terrassements géométrisés. Constructions mesurées, mises en œuvre par des maçons. Tout cela m'apparaissait comme un emprunt à la culture constructive et aux outils de représentation de la discipline architecturale, de l'art militaire et du dessin mécanique. D'autre part, les paysagistes me parlaient de décisions prises sur le terrain, d'arbres plantés en plein champ, à la main comme on jette des graines à la volée, d'erreurs de plantation, de végétaux trop serrés, de « sujets » desséchés, supprimés, replantés, de projets déformés, dévoyés, transformés par la croissance des végétaux, du vent, de lumières, d'atmosphères. Où pouvait-on trouver les traces de ces conclusions tirées sur le terrain, de ces savoir-faire accumulés au fil des tests, au risque d'erreurs ? Quelle visibilité ces connaissances avaient-elles ? Comment étaient-elles communiquées ne serait-ce qu'aux personnes directement concernées, collaborateurs, artisans ou commanditaires ?

La pratique de l'esquisse comme « outil opérationnel » de projet est une des hypothèses énoncées à partir de ce questionnement. Il est d'usage qu'une série d'esquisses préfigure la composition d'un tableau ou d'un plan d'architecte, mais l'enquête révèle que l'appropriation de l'esquisse par les paysagistes informe la tension entre « maîtrise » et « spontanéité », entre « vibration » et « arrêt dans le temps », entre « souplesse du geste de la main » et « souplesse des formes du terrain », entre « maîtrise du corps » et « jet incontrôlé qui ouvre la voie du projet ». Quel impact la prédominance de cet outil chez les paysagistes a-t-elle sur la pratique du projet de paysage ? Quelles sont ses différentes déclinaisons dans les pratiques observées ? Sa présence dans les documents communiqués aux commanditaires et dans les dossiers techniques à valeur contractuelle structure-t-elle de façon différente les processus de réalisation du projet de paysage ? La recherche examine les facettes implicites de ces processus de représentation sous-tendus par un rejet du dessin fini. Le déplacement que cette démarche effectue en concentrant son attention sur la maîtrise des gestes plutôt que sur celle des formes, la place que la stratégie du non-fini réserve au terrain et à son arpentage, ainsi que ses valeurs symbolique et économique sont quelques-uns des résultats abordés lors de cette première restitution. Ils ont été discutés dans le contexte de théories qui portent sur les techniques du corps (Mauss), les gestes (Flusser), l'idéologie de la perspective (Cosgrove, Daston), de l'axonométrie (Bois) et du fini (Rosen, Zerner).